À quelques jours des cérémonies du 9 août, qui marqueront le 81ᵉ anniversaire du bombardement atomique de Nagasaki, je vous propose de revenir sur le parcours de Suzuki Shirō (鈴木史朗), maire de la ville depuis 2023. Dans un reportage publié en juin dernier, NHK World retrace son histoire personnelle et montre comment l'héritage familial a façonné son engagement en faveur de la paix et du désarmement nucléaire.
Bien qu'il soit né plus de vingt ans après le bombardement atomique, Suzuki Shirō a grandi dans une ville où les cicatrices du 9 août 1945 étaient encore omniprésentes. Très jeune, il écoute les récits de son grand-père, témoin direct de cette tragédie, ainsi que ceux d'autres hibakusha (被爆者), les survivants des bombardements atomiques, dont je parle dans cet article.
Le 9 août 1945, Nagasaki est frappée par la seconde bombe atomique de l'histoire. Parmi les survivants figure Tagawa Tsutomu (田川務), qui assiste à la destruction de sa ville. Marqué à jamais par cette tragédie, il consacrera une grande partie de sa vie à sa reconstruction. En 1951, il est élu maire de Nagasaki. Pendant seize ans, jusqu'en 1967, il accompagne le renouveau de la cité, développe ses infrastructures et œuvre pour faire de Nagasaki un symbole international de paix. Pour lui, reconstruire la ville ne suffisait pas : il fallait également transmettre le souvenir de la catastrophe afin qu'elle ne puisse jamais se reproduire.
C'est dans cet environnement que grandit son petit-fils, Suzuki Shirō.
Enfant, il entend régulièrement son grand-père raconter ce qu'il a vécu le 9 août 1945. Les discussions familiales évoquent les destructions, les souffrances des hibakusha, mais aussi la responsabilité de préserver la paix. Le jeune Suzuki accompagne parfois son grand-père lors de cérémonies officielles ou de rencontres avec des visiteurs étrangers. Il observe un homme convaincu que Nagasaki a un rôle particulier à jouer auprès de la communauté internationale.
À cette époque, il ne mesure pas encore toute la portée de ces moments. Ce n'est qu'en grandissant qu'il comprend que ces souvenirs constituent un héritage qu'il lui appartient, à son tour, de préserver.
Après des études de droit, Suzuki Shirō rejoint le ministère japonais du Territoire, des Infrastructures, des Transports et du Tourisme. Pendant plus de trente ans, il occupe différents postes dans l'administration centrale et régionale, développant une solide expérience des politiques publiques et de la coopération internationale.
Lorsqu'il quitte l'administration pour briguer la mairie de Nagasaki en 2023, il ne s'agit pas d'un simple changement de carrière. Il voit dans cette candidature la possibilité de poursuivre une mission commencée bien avant sa naissance.
Aujourd'hui, Suzuki Shirō considère que le plus grand défi de Nagasaki est celui de la transmission.
Les hibakusha vieillissent et leur nombre diminue chaque année. Bientôt, plus aucun témoin direct ne pourra raconter ce qu'il s'est passé le 9 août 1945. Pour le maire, il est donc indispensable de transmettre leurs récits aux jeunes générations, au Japon comme à l'étranger.
Dans le reportage de NHK World, il explique que la mémoire des bombardements ne doit pas rester figée dans les musées ou les cérémonies officielles. Elle doit continuer à vivre à travers les témoignages, l'éducation et les échanges internationaux.
À l'approche des cérémonies du 9 août, Suzuki Shirō poursuit le travail engagé par son grand-père plusieurs décennies auparavant.
Son histoire montre que la mémoire d'Hiroshima et de Nagasaki ne se transmet pas uniquement à travers les livres d'histoire. Elle se transmet aussi au sein des familles, de génération en génération.
Pour le maire de Nagasaki, cette responsabilité dépasse largement les frontières du Japon. Dans un monde où les tensions internationales restent vives, il estime que les leçons de 1945 conservent toute leur actualité. Préserver la mémoire des hibakusha, c'est rappeler que derrière chaque arme nucléaire se trouvent des vies humaines, des familles et des villes entières.
Le destin de Suzuki Shirō est intimement lié à celui de ses parents, tous deux âgés de douze ans lors du bombardement atomique de Nagasaki.
Le 9 août 1945, Tomoko s'apprête à célébrer son anniversaire. Pour l'occasion, sa famille a préparé du sekihan (赤飯), un riz gluant aux haricots rouges traditionnellement servi lors des grandes fêtes. La maison familiale, située à environ 3 kilomètres de l'hypocentre, est encore imprégnée de son parfum lorsque, à 11 h 02, la bombe atomique explose. En train de lire dans sa chambre, la jeune fille est projetée au sol et se retrouve coincée sous une étagère renversée. Elle survit sans blessures graves, mais ce 9 août met fin à son enfance. Elle ne fêtera plus jamais son anniversaire.
Son père, Suzuki Ichirō (鈴木一郎), a lui aussi douze ans lorsqu'il est exposé au bombardement, à une distance comparable de l'hypocentre. Après avoir semblé indemne dans les premières heures, son état se dégrade rapidement. Il perd ses forces, ses cheveux tombent et des lésions apparaissent sur tout son corps. Les médecins annoncent à sa famille qu'il ne survivra probablement pas. Contre toute attente, il finit pourtant par guérir grâce aux soins constants de ses proches.
Après la catastrophe, Tomoko et Ichirō retrouvent les bancs de la même école primaire, transformée entre-temps en centre de secours. Lorsque les cours reprennent, les salles de classe accueillent encore des blessés gravement brûlés et irradiés. Beaucoup succombent à leurs blessures. Les corps sont rassemblés dans la cour de l'école avant d'être incinérés. Des décennies plus tard, Tomoko confiera à son fils que l'odeur qui régnait alors sur les lieux est restée gravée dans sa mémoire, tout comme le sentiment que les survivants avaient dû mettre de côté leur douleur et leur peur simplement pour continuer à vivre.
C'est avec ces récits que Suzuki Shirō a grandi. Bien avant de devenir maire de Nagasaki, ils lui ont transmis la responsabilité de préserver la mémoire des hibakusha et de porter leur message de paix aux générations futures.