Le Japon connaît une fréquentation record. Si cette manne financière réjouit le secteur économique, elle s’accompagne d'une recrudescence de comportements jugés "indécents" par la population locale. Entre désacralisation des lieux de culte et nuisances dans l'espace public, les autorités durcissent le ton pour protéger leur patrimoine et leur tranquillité.
En tant que touriste, on se doit de respecter le pays que l'on visite, que ce soit le Japon ou un autre, bien entendu. Toutefois, on peut voir, notamment sur les réseaux sociaux, de plus en plus de dérives. Pourquoi ? Quel est l'intérêt pour ces personnes, certaines considéres comme des "influenceurs", de se conduire comme des merdes ?
Je n'ai, hélas, aucune réponse à vous apporter, mais j'espère que vous, qui me lisez, êtes d'accord avec mon ressenti. Voici une liste de comportements abjects, désolé si vous considérez que je vais trop loin, qui me déplaisent (et je reste poli) au plus haut point. Pas de généralités ici, tous les visiteurs ne se comportent pas ainsi, mais le peu qui le font laissent une trace indélibile dans l'esprit général, font la une des médias et nuisent à tout le monde.
L'un des incidents les plus marquants de ces dernières années concerne la désacralisation des torii (鳥居). En octobre 2024, Marimar Pérez, une influenceuse chilienne a suscité une vague d'indignation nationale après avoir publié une vidéo d'elle effectuant des tractions sur le portail d'un sanctuaire.
Ce geste, perçu comme un profond manque de respect envers les kami, illustre une tendance inquiétante : la transformation de monuments spirituels en simples accessoires pour réseaux sociaux.
En novembre 2024, un citoyen américain de 65 ans a été arrêté par la police de Tōkyō (東京) pour avoir dégradé le Meiji-jingū (明治神宮), gravant des lettres sur un pilier avec… ses ongles.
Ces cas ne sont malheureusement pas isolés. Une autre vidéo, également largement relayée sur les réseaux sociaux, montre une jeune femme faisant du yoga devant le Kamari-mon du Sensō-ji (浅草寺), à Asakusa. En utilisant le sol du plus ancien temple de Tōkyō (東京) comme un simple plateau de tournage, la personne qui la filme et elle transforment des espaces de prière en décors de divertissement. La répétition de ces comportements, issus de différents créateurs de contenu, illustre une dérive globale où la performance narcissique l'emporte sur la compréhension et la décence envers la culture hôte
Pour beaucoup, l'un des comportements les plus révoltants concerne le manque de respect envers les défunts. Une vidéo devenue virale a montré un touriste australien, Lochie Jones, s'emparant d'une canette de bière déposée sur une tombe dans un cimetière japonais pour la boire devant la caméra.
Je vous rappelle qu'au Japon, déposer de la nourriture ou des boissons (souvent les préférées du défunt) sur une sépulture est un rite sacré destiné à nourrir l'esprit du disparu. Ce geste de "vol" d'une offrande n'est pas seulement perçu comme une impolitesse, mais comme un acte de profanation grave. Pour les Japonais, c'est une rupture brutale avec la frontière entre le monde des vivants et celui des morts, un espace où le silence et la retenue sont la règle absolue.
À Shibuya (渋谷), la statue de Hachikō (ハチ公) subit elle aussi les assauts de visiteurs en quête de visibilité numérique. Une vidéo illustre parfaitement ce phénomène : on y voit une touriste assise directement sur le dos du chien de bronze pour poser. N'hésitez pas à consulter la vidéo de la chaine Happy Gaijin en bas de cet article à ce sujet.
Pour comprendre l'indignation, il faut rappeler que ce monument n'est pas un simple décor urbain. Il incarne les valeurs de loyauté et de dévotion chères au peuple japonais, en mémoire de ce chien qui attendit son maître chaque jour pendant près de dix ans après sa mort. Grimper sur ce symbole est perçu comme une offense à la mémoire collective et une preuve d'ignorance culturelle profonde.
Ah, et on parle du guignol et de son enceinte dans le train et faisant des salto sur le quai ? Vous ne pensez pas que ce genre d'attitudes débiles, dont vous retrouverez des exemples dans cette vidéo Facebook partagée par Wander in Japan, nuisent à tous les touristes ?
Certains Japonais en ont assez et le montrent désormais clairement. Le honne (本音) — les sentiments profonds et la réalité des faits — prend désormais le pas sur le tatemae (建前), cette façade sociale de politesse et de retenue qui définit habituellement les interactions au Japon.
Sur les réseaux sociaux japonais, où la parole est plus libre, ces incidents provoquent des réactions d'une rare intensité. Pour de nombreux Japonais, ces gestes témoignent d'une rupture totale avec le concept de omotenashi (おもてなし), l'hospitalité mutuelle basée sur une considération réciproque entre l'hôte et l'invité. La réaction des internautes, souvent teintée de tristesse face à la destruction de la beauté naturelle ou au mépris des rites, pousse désormais le gouvernement à envisager des mesures restrictives. Parmi les pistes sérieusement étudiées, l'instauration de tarifs différenciés pour les étrangers ou de quotas d'accès sur certains sites sensibles marquent la fin d'une ère de liberté totale pour le tourisme de masse.
On continue ?
Au cœur de la célèbre forêt de bambous de Sagano (嵯峨野), à Kyōto (京都), un vandalisme d'un nouveau genre menace la survie du site. Depuis quelques années, des centaines de tiges sont gravées avec des noms, des dates ou des cœurs, à l'aide d'objets tranchants.
Le problème est d'ordre biologique : contrairement aux arbres classiques, le bambou est une herbe géante dont l'écorce ne se régénère pas. Ces plaies ne cicatrisent jamais et deviennent des portes d'entrée pour les champignons et les bactéries, provoquant le pourrissement de la plante. Les autorités locales sont désormais contraintes d'abattre les spécimens les plus gravement touchés, ou, comme vous pouvez le constater sur la photo de droite, de mettre en place des rubans verts inesthétiques pour masquer les messages et alerter les visiteurs. Pas certain que cela suffise pour décourager les imbéciles, hélas.
Toujours à Kyōto, le quartier historique de Gion (祇園), s'impose aujourd'hui comme le symbole le plus criant de la lutte contre le "surtourisme", mais aussi contre les incivilités. Ce district, célèbre pour son architecture de bois traditionnelle et ses maisons de thé, était le théâtre de tensions permanentes entre les visiteurs et la communauté des geiko (芸妓) et maiko (舞妓). Le phénomène des "paparazzi de maiko" avait atteint un point de rupture : des groupes de touristes traquaient les artistes dans les rues, bloquant leur passage ou allant jusqu'à toucher leurs kimono, des pièces d'artisanat d'une valeur inestimable, pour obtenir le cliché parfait. Face à ces comportements agressifs et au manque de respect pour l'intimité des professionnelles, le conseil local des résidents a pris une décision historique en avril 2024.
L’accès aux ruelles privées du quartier, comme celles qui bordent la célèbre Hanamikoji-dori, est désormais formellement interdit aux touristes. Cette mesure radicale s'accompagne d'une amende de 10 000 ¥ pour tout contrevenant pris en flagrant délit. Des panneaux explicatifs, rédigés en plusieurs langues, sont installés aux entrées de ces passages pour rappeler une réalité que beaucoup semblent oublier : Gion n'est pas un parc à thèmes cinématographique, mais un quartier de vie et de travail. Les habitations privées et les établissements traditionnels y côtoient des sanctuaires millénaires, et la tranquillité des résidents est désormais protégée par une signalétique stricte. Cette fermeture partielle marque un tournant dans la gestion du tourisme au Japon, privilégiant la préservation de l'âme de la ville sur l'accessibilité totale pour les flux internationaux.
De même, chaque soir, des agents patrouillent dans les rues, notamment dans la Shinbashi-dori (新橋通り), une rue bordée d'Okiya (置屋) que j'apprécie particulièrement et où on pouvait avoir la chance de rencontrer des Maiko et Geiko, chose devenue rare de nos jours, les jeunes femmes utilisant les ruelles privées ou des accès de service inaccessibles au public. Beaucoup utilisent également des taxis ou des véhicules privés qui les déposent directement devant l'entrée des établissements, minimisant leur temps d'exposition dans l'espace public.
Si les actes de vandalisme marquent les esprits, les incivilités dans les transports en commun pèsent tout autant sur le quotidien des Japonais. Ces comportements, souvent justifiés par une méconnaissance des règles, exaspèrent une population habituée à une discipline collective stricte :
En 2026, j'ai été abasourdi par le comportement d'un enfant, mais surtout par celui des parents, dans un train de banlieue. La famille monte avec ses deux enfants, dont un torse nu qui, aussitôt, s'allonge sur la banquette, la main dans le short... Hilares, les parents discutent sans tenir compte des réactions de leurs voisins... Je ne comprendrais jamais comment on peut se comporter de la sorte.
Ces dérives ne sont pas de simples incidents isolés. Elles témoignent d'une déconnexion croissante entre la quête de satisfaction personnelle et le respect fondamental dû à une culture hôte. Si les réseaux sociaux amplifient le phénomène par la recherche de visibilité, le problème ne s'y limite pas. De nombreux visiteurs, totalement absents des plateformes numériques, adoptent des comportements tout aussi intrusifs par simple ignorance ou sentiment d'impunité.
Dans les temples et les sanctuaires, le non-respect des zones interdites aux photos ou le tapage au cœur des espaces de prière s'ajoute à une liste déjà longue d'incivilités. Dans les transports publics, le mépris des règles élémentaires — comme parler fort au téléphone ou ne pas respecter les files d'attente sur les quais — finit par user la patience des résidents.
Devant la multiplication de ces actes, les institutions japonaises multiplient les campagnes de sensibilisation pour tenter de sauver l'équilibre entre accueil et préservation. Le site officiel de l'Office National du Tourisme Japonais (JNTO), notamment via sa section dédiée à l'étiquette, propose des guides complets pour inculquer les bonnes manières aux visiteurs. De son côté, la ville de Kyōto a mis en place des outils de communication spécifiques, comme des brochures numériques et des signalétiques illustrées, pour expliquer l'importance du concept de akimahen (ce qui ne se fait pas). Ces initiatives visent à rappeler que le respect des coutumes locales n'est pas une option, mais le fondement même de l'hospitalité japonaise. En éduquant les touristes sur la manière de se comporter dans un sanctuaire ou dans les transports, les autorités espèrent endiguer le flot des incivilités avant que l'accès à certains trésors nationaux ne soit définitivement restreint.
Désormais, certains de ces actes ne sont plus considérés comme de simples maladresses culturelles, mais comme des délits passibles de poursuites judiciaires. La tolérance historique du Japon envers les visiteurs étrangers s'efface devant la nécessité de protéger l'ordre public.
Rappelons que, pour que l'archipel reste cette destination hors du temps que nous aimons tant, chaque visiteur a la responsabilité de "lire l'atmosphère", le kūki wo yomu (空気を読む) — cette capacité essentielle au Japon à décoder l'implicite et à s'adapter au groupe sans qu'on ait besoin de lui formuler un reproche. Il est crucial de se rappeler que l'on traverse un lieu de vie et de culte, et non un décor de studio. La pérennité du tourisme au Japon passera inévitablement par un retour à la retenue et à l'humilité.
© Happy Gaijin
japantimes.co.jp, huffingtonpost.fr/, japantoday.com, facebook.com, japan-guide.com, japan.travel/en, notesofnomads.com, kyoto.travel/fr, pref.kyoto.jp, vacationstravel.com
Temple Kiyomizu-dera (清水寺) à Kyōto (京都), au niveau de la célèbre cascade Otowa-no-taki (音羽の滝) © Le Japon et moi - 2026