Élections au Japon : quand l’extrême droite profite du silence politique

Le 20 juillet 2025, le paysage politique japonais a connu un tournant notable. Le Parti libéral-démocrate (PLD), qui règne sans partage depuis des décennies, perd sa majorité absolue à la Chambre des conseillers. Cette nouvelle donne révèle bien plus qu’un simple changement de majorité : elle met en lumière la montée inquiétante de l’extrême droite, incarnée par le parti Sanseitō (参政党).

Ce parti fondé en 2020, a réussi à séduire une partie de l’électorat grâce à un discours populiste, nationaliste et souvent hostile à l’immigration. Ce parti exploite avec habileté les frustrations d’une société japonaise en pleine mutation, où certains ressentent un éloignement des partis traditionnels et une absence de réponses adaptées à leurs préoccupations.

Dans une tribune publiée sur Marianne le 4 août 2025, Christian Kessler, historien et spécialiste du Japon contemporain, souligne que cette progression est en partie due à l’appauvrissement du débat politique au Japon. Les réflexions politiques sont trop superficielles, et les débats se réduisent souvent à des slogans simplistes. Ce vide intellectuel crée un terreau fertile pour les idées extrémistes qui promettent des solutions faciles à des problèmes complexes.

Pour moi, cette situation est doublement inquiétante. D’une part, elle fragilise la démocratie en affaiblissant le débat constructif indispensable à toute société pluraliste. D’autre part, elle témoigne d’une fracture profonde entre une partie de la population et ses représentants, signe d’un malaise social que le politique peine à adresser.

Le Japon fait face à des défis cruciaux : vieillissement de la population, tensions géopolitiques dans la région, enjeux environnementaux, transformations économiques… Dans ce contexte, le recours à des discours radicaux ne fait que retarder la recherche de solutions durables.

POUR ALLER PLUS LOIN

Créé en 2020, Sanseitō (参政党) se présente comme une alternative aux partis traditionnels, mais il s’inscrit rapidement dans une mouvance populiste et conservatrice radicale. Son discours repose sur quelques piliers :

  • Une rhétorique nationaliste forte, appelant à un retour à des « valeurs japonaises » traditionnelles ;
  • Une opposition marquée à l’immigration et à la "mondialisation" ;
  • Une méfiance envers les élites politiques, les médias et parfois même la science, notamment durant la pandémie de COVID-19 ;
  • Une stratégie de communication efficace sur les réseaux sociaux, qui lui a permis de toucher un électorat jeune et désabusé.

Aux élections de 2022, Sanseitō avait déjà obtenu un siège à la Chambre des conseillers. En 2025, il franchit un cap en remportant plusieurs sièges supplémentaires, confirmant sa progression. S’il reste minoritaire, son influence grandit au sein de la droite japonaise, au point de forcer certains partis plus modérés à durcir leur discours pour ne pas perdre du terrain. Une dynamique inquiétante pour l’équilibre démocratique du pays.

© TLDR News Global

Le racisme ordinaire au Japon, une réalité ?

On parle souvent du Japon comme d’un pays sûr, poli, hospitalier. Et c’est vrai. Mais cette image flatteuse masque une réalité plus complexe, bien connue des résidents étrangers : celle d’un racisme ordinaire, discret, diffus, souvent intériorisé… mais bien réel.

Ce n’est pas le racisme violent et frontal qu’on peut rencontrer ailleurs. Ici, il prend des formes plus insidieuses : une location refusée sans explication, un entretien d’embauche écourté dès qu’un accent se fait entendre, un regard appuyé dans les transports, un “gaijin” (外人) murmuré comme une étiquette qui exclut. On vous tolère, parfois on vous admire, mais vous n’êtes jamais vraiment “des nôtres”.

Depuis quelque temps, ce racisme se fait plus visible. Comme l’a écrit Mr Japanization (voir encart ci-dessous), plusieurs résidents étrangers ont ressenti un durcissement de l’ambiance. Rien de spectaculaire, mais des signes inquiétants qui s’additionnent : regards méfiants, remarques déplacées, suspicions gratuites… Comme si la parole xénophobe, longtemps contenue, trouvait soudain une légitimité dans le climat politique actuel.

Sanseitō, avec ses discours nationalistes et anti-immigration, ne fait qu’amplifier une tendance préexistante. Il ne l’invente pas — il la structure. Et c’est sans doute cela le plus dangereux : donner une forme politique au rejet quotidien, transformer les préjugés diffus en programme électoral.

Mais il faut aussi nuancer. Tout le Japon n’est pas raciste. Beaucoup de Japonais s’indignent de cette situation, tendent la main, défendent une société plus ouverte. Les jeunes générations, notamment, sont souvent plus sensibles à la diversité, surtout dans les grandes villes comme Tōkyō ou Ōsaka. Pourtant, dans les campagnes, dans certaines strates politiques ou médiatiques, l’étranger reste l’élément perturbateur, le facteur de risque, celui dont on se méfie par principe.

Ce racisme ordinaire n’est pas spectaculaire, mais il épuise. Il isole. Il rend le quotidien plus lourd. Et il pousse certains à quitter le pays, malgré l’amour qu’ils lui portent. Ce n’est pas un détail. C’est une réalité que beaucoup de Japonais ignorent — ou préfèrent ignorer.

Même s'il date un peu, je vous invite à (re)lire l'article de Kanpai ! sur le sujet. D'ailleurs, celui sur les métis, souvent victimes de racisme, est éloquent également.

Le Japon change, une réaction sans langue de bois

Sur Facebook, Mr Japanization a publié un message percutant, commençant par ces mots : "Et si on parlait sans langue de bois de la montée explosive de l’extrême droite raciste au Japon ?".

Le créateur du site éponyme, vivant au Japon et y étant profondément attaché, y livre un témoignage personnel saisissant. Il évoque notamment une scène marquante : une employée de la poste japonaise lui demande timidement s’il n’aurait pas un travail pour son mari, un résident étranger installé au Japon depuis 20 ans… et désormais rejeté par le marché du travail. Ce geste, rare et intime, témoigne d’une détresse réelle.

En l’espace de deux mois, il dit avoir été la cible de quatre actes ouvertement racistes — une augmentation sensible, selon lui, partagée par d’autres expatriés. Le climat, d’après lui, s’est durci. Ce durcissement, il le relie directement à la montée en flèche de Sanseitō, ce qu’il appelle "un petit parti xénophobe devenu en quelques semaines une force politique majeure, avec 14 sièges remportés aux élections sénatoriales.".

Il souligne que Sanseitō s’est construit dans l’ombre du COVID, sur fond de défiance générale, en exploitant les réseaux sociaux, la peur de l’étranger, et des discours conspirationnistes venus des sphères américaines de type QAnon. Dans une société où l’immigration réelle reste inférieure à 3 %, la peur collective est alimentée par quelques faits divers montés en épingle.

Mais pour Mr Japanization, le problème dépasse le seul parti Sanseitō. Il dénonce un système médiatique conservateur, friand de récits anxiogènes mettant en cause les étrangers, et une classe politique incapable d’assumer la réalité du capitalisme japonais. Il rappelle que les étrangers « plus riches », souvent accusés de faire flamber les prix, n’achètent que ce que des Japonais leur vendent, dans un pays où la bulle immobilière a explosé bien avant toute immigration significative.

Le billet se conclut par une critique forte du slogan "Les Japonais d’abord", qu’il juge dénué de sens dans un pays où les Japonais sont déjà prioritaires en tout. Il s’interroge avec amertume : "Qui menace vraiment le Japon, si ce n’est le Japon lui-même ?".

Ce récit de Mr Japanization n’est pas une simple anecdote : c’est un témoignage engagé et percutant, qui souligne l’urgence de prendre au sérieux la montée d’un racisme normalisé et d’une extrême droite radicale. Pour moi, le travail de ce média indépendant est une contribution irremplaçable à la réflexion sur le Japon d’aujourd’hui — un espace de parole nécessaire pour une vision plurielle et critique du pays sans filtre, sans compromis.

Le surtourisme, bouc émissaire ou vrai catalyseur de tensions ?

Depuis la réouverture complète des frontières japonaises après la pandémie, le pays connaît une explosion du tourisme international. En 2024, le Japon a dépassé les 36 millions de visiteurs étrangers, un chiffre record… et une source de revenus indispensable pour l’économie nationale. Mais sur le terrain, ce retour en masse des touristes provoque aussi une fatigue sociale, surtout dans les quartiers les plus visités.

À Kyōto, certains habitants évitent désormais les rues de Gion ou d’Arashiyama. À Kamakura ou Nara, les trajets en train deviennent pénibles, envahis de visiteurs, parfois bruyants il est vrai. Même Tōkyō, pourtant habituée à la foule, voit ses quartiers phares saturés : Asakusa, Shibuya, Harajuku. Et derrière les sourires de l’accueil, l’agacement monte.

Dans ce contexte, une confusion dangereuse s’installe : le touriste est souvent confondu avec l’étranger, quel que soit son statut. Résident de longue date ou simple vacancier, tout le monde devient "gaijin" dans le regard de certains. Le moindre fait divers impliquant un étranger — bagarre, incivilité, dégradation — est repris en boucle par des médias conservateurs, amplifié sur les réseaux sociaux, et exploité politiquement par des partis comme Sanseitō.

C’est ce que souligne Mr Japanization : "Tout le monde va payer pour le 0,001 % de touristes problématiques.". Et c’est exactement ce qui se produit. Le climat général de tension pousse une partie de la population à désigner l’étranger comme responsable de leurs frustrations : hausse des loyers, saturation des transports, disparition de la tranquillité.

Or, cette vision est biaisée. Le surtourisme est un phénomène économique et politique, causé par des choix d’aménagement, de communication et de stratégie gouvernementale. Ce ne sont ni les étrangers, ni les résidents, ni les touristes qui fixent les règles : ce sont les autorités, locales et nationales, qui choisissent de miser sur le tourisme comme moteur de croissance… souvent sans en gérer les effets pervers.

Mais dans une société sous pression — vieillissement, isolement, stagnation économique — il est toujours plus facile de blâmer l’autre que de repenser un modèle économique devenu déséquilibré. Et c’est là que les discours populistes trouvent un écho.

Conclusion

J’aime profondément le Japon. Mais aimer un pays, ce n’est pas le sanctuariser. Comme tout autre, il a ses merveilles et ses failles. S’il m’inspire, il m’interroge aussi. Et c’est précisément parce que je le respecte que je me permets d’en parler avec nuance.

En trois voyages au Japon, je n’ai jamais été victime de racisme direct, ou du moins je ne m’en suis pas rendu compte. Il y a bien eu des malentendus, comme cette fois où, dans un kombini, un Japonais m’a frappé avec sa bouteille d’eau, persuadé que je tentais de gruger à la caisse — alors que je réfléchissais simplement à ce que j’allais acheter. Ce genre d’incident témoigne plus d’une méfiance liée aux habitudes et à la culture que d’une haine ouverte.

Je continuerai à suivre ces évolutions avec attention, car elles révèlent beaucoup sur les transformations en cours dans la société japonaise. Pour qu’un changement positif advienne, il me semble urgent que le débat politique retrouve sa richesse et sa profondeur, afin de répondre enfin aux attentes réelles des citoyens. Ce que nous observons aujourd’hui n’est pas une répétition du passé, mais plutôt un signe qu’il faut rester vigilant face aux discours nationalistes et xénophobes qui cherchent à s’imposer dans le débat public

SOURCES

marianne.netnews.com.aujapanization.orgresearchgate.net

PHOTO DE COUVERTURE

Les partisans de Sanseito lors d'un rassemblement à Tōkyō après les élections © Kim Kyung-Hoon / Reuters

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