[ARTE] Japon : Toyoko kids

Réalisé par Arthur Rayssiguier et Pierre Chabert pour ARTE, le documentaire "Japon, Toyoko Kids" vous propose de découvrir une facette de Tōkyō que l'on ne voit évidemment pas lorsqu'on visite la capitale japonaise en touriste. Pendant plusieurs semaines, les deux réalisateurs ont suivi des jeunes qui fréquentent le Tōyoko, à Kabukichō, jusqu'à obtenir leur confiance et pouvoir filmer leur quotidien, leurs moments de fragilité comme leurs instants de joie. Le choix d'un film sans commentaire renforce cette impression d'immersion : ce sont les jeunes eux-mêmes et ce qu'ils vivent qui occupent l'écran.

AVANT-PROPOS

Lorsque l'on pense à Tōkyō (東京), Kabukichō (歌舞伎町) est probablement l'un des endroits qui viennent immédiatement à l'esprit. L'arrondissement de Shinjuku (新宿) est devenu l'un des symboles de la ville moderne, avec ses néons, ses écrans géants, ses restaurants, ses bars et cette animation qui semble ne jamais devoir s'arrêter.

Mais Kabukichō a aussi une autre réputation. C'est depuis longtemps le grand quartier des plaisirs de Tōkyō, avec ses love hotels, ses bars à hôtes et à hôtesses, ses établissements de divertissement pour adultes et ses nombreux rabatteurs. La police métropolitaine y signale encore aujourd'hui des établissements pratiquant des tarifs abusifs et des activités illégales, ainsi que des rabatteurs qui cherchent à attirer les passants dans certains commerces.

Le quartier a pourtant considérablement changé. Les grandes opérations de sécurisation engagées au début des années 2000 ont notamment visé les établissements illégaux, les rabatteurs et la présence ouverte des organisations criminelles. Les yakuza ont fortement reculé, sans que les problèmes disparaissent pour autant : d'autres formes de criminalité et d'exploitation ont pris leur place. Mais ceci est une autre histoire.

Les bars à hôtes sont aujourd'hui l'un des exemples les plus visibles de cette économie nocturne. Le principe est légal en lui-même : des hommes proposent aux clientes leur compagnie et leur conversation. Mais certaines pratiques commerciales ont donné lieu à de graves dérives, notamment l'endettement de clientes et leur contrainte à exercer des activités sexuelles pour rembourser leurs dettes. La législation japonaise a d'ailleurs été renforcée en 2025 pour tenter de lutter contre ces pratiques. Mais je vous invite à lire mon article sur le sujet.

Pour les touristes, le quartier est impressionnant, particulièrement le soir, avec ses néons, ses écrans géants et l'activité permanente de ses rues. Mais je ne m'y suis jamais aventuré très tard dans la nuit. J'ai moi-même parcouru Kabukichō à plusieurs reprises lors de mes séjours à Tōkyō, le soir comme le matin, et j'y ai fait de drôles de rencontres, comme la fois où, vers 6 heures du matin, je vois un homme en slip qui courait vers je ne sais où...  Ce n'est donc pas un endroit où je chercherais à prolonger inutilement une balade nocturne.

Mais c'est précisément dans ce décor que s'est développé un phénomène qui en dit beaucoup plus long sur la société japonaise que ne pourraient le laisser penser les néons de Kabukichō : celui des Toyoko Kids.

RÉSUMÉ

Dans la nuit de Tokyo vivent ceux que l'on surnomme Toyoko Kids. Des jeunes marginalisés rejetés par la société japonaise. Ils ont trouvé refuge à Kabukichō, le quartier le plus sulfureux du pays. Officiellement, les autorités comptent 300 Toyoko Kids. En réalité, ils seraient des milliers, invisibles ou ignorés.

FICHE TECHNIQUE

Émission : ARTE Reportage
Réalisation : Arthur Rayssiguier, Pierre Chabert
Auteurs : Arthur Rayssiguier, Pierre Chabert, Maxime Priou
Fixeuse au Japon : Rica Shibata
Musique : Alexis Troubetzkoy, Gaspard Rayssiguier
Montage : Léo Hervé
Production : Monolithe Productions, ARTE GEIE
Pays de production : France, Allemagne
Année : 2026
Durée : 38 minutes
Première diffusion : 14 septembre 2026 sur ARTE
Langue : français

Disponible jusqu'au 24 juin 2029

Kabukichō en 2025

Kabukichō en 2025

POUR ALLER PLUS LOIN

Le terme "Toyoko Kids" apparaît en 2019 pour désigner les mineurs en fugue et autres jeunes marginalisés qui se retrouvent autour du Shinjuku Tōhō Building, à Kabukichō. Le nom vient donc simplement du lieu où ils se rassemblent. Nippon.com décrit notamment l'arrivée progressive de jeunes en rupture, dont certains sont partis de chez eux ou se retrouvent rejetés par leur environnement familial. Mais derrière ce rassemblement se pose une question plus profonde : que devient un jeune lorsqu'il ne trouve plus sa place dans les cadres qui devraient normalement lui servir de repères ?

Il n'existe pas de chiffre officiel permettant de compter précisément les "Toyoko Kids". Le phénomène est cependant suffisamment important pour faire l'objet d'un dispositif spécifique des autorités. En 2022, la police avait ainsi pris en charge 580 enfants à Kabukichō, selon un chiffre communiqué à l'Assemblée métropolitaine de Tōkyō. Ce chiffre ne correspond toutefois pas au nombre de jeunes fréquentant le Tōyoko, certaines personnes pouvant être prises en charge plusieurs fois.

Au Japon comme ailleurs, la famille et l'école jouent un rôle essentiel dans la construction d'un enfant. Lorsque ces deux cadres deviennent source de souffrance ou cessent de fonctionner, les conséquences peuvent être considérables. Le refus scolaire en donne une illustration particulièrement frappante. En 2022, près de 300 000 élèves du primaire et du collège avaient été absents au moins 30 jours au cours de l'année, un chiffre en hausse pour la dixième année consécutive.

Le phénomène continue par ailleurs de prendre de l'ampleur. Dans un article publié en septembre 2026, Nippon.com souligne que, malgré le développement de structures destinées à accompagner les élèves en difficulté, leur capacité à répondre à l'ensemble des situations reste limitée. Les parents se retrouvent encore souvent à porter seuls une grande partie du problème.

Pour certains jeunes, la rupture avec l'école vient s'ajouter à des difficultés familiales déjà importantes. Pour d'autres, c'est précisément la situation familiale qui les pousse à partir. Le Japon compte lui aussi des enfants qui ne peuvent pas grandir auprès de leurs parents biologiques. En 2024, leur nombre était estimé à environ 42 000. La révision de la Loi sur la protection de l'enfance en 2016 a notamment cherché à favoriser davantage les solutions permettant à ces enfants de grandir dans un environnement familial stable, notamment grâce aux familles d'accueil. Les situations sont diverses : maltraitance, négligence, difficultés familiales ou impossibilité pour les parents d'assurer leur rôle. Pour certains enfants, la rupture avec le foyer constitue alors une rupture avec leur principal cadre de protection.

Cette question apparaît très concrètement dans le travail de Satō Hatsumi (佐藤初美), qui accompagne depuis des années des jeunes filles en difficulté à Kabukichō. Ancienne éducatrice en crèche puis travailleuse sociale à Shinjuku, elle a consacré une grande partie de son parcours aux enfants et aux familles confrontés à la maltraitance ou à la négligence. Dans son entretien accordé à Nippon.com, elle décrit le parcours de certains enfants qui arrivent déjà fragilisés à l'école primaire, accumulent du retard, se retrouvent mis à l'écart par leurs camarades et finissent par perdre confiance en eux. Certains en viennent ainsi à avoir le sentiment de ne trouver leur place nulle part, ni chez eux ni à l'école.

Son témoignage permet de comprendre le phénomène des Toyoko Kids autrement que comme une simple dérive de la jeunesse dans les rues de Kabukichō. Pour certains de ces jeunes, le Tōyoko intervient après une succession de ruptures : avec la famille, avec l'école, parfois avec les dispositifs institutionnels eux-mêmes. Ils arrivent alors dans un endroit où ils peuvent au moins retrouver d'autres personnes qui connaissent des difficultés comparables. Le Tōyoko peut devenir un lieu d'appartenance parce que les autres lieux où ils auraient dû trouver leur place n'ont plus joué ce rôle.

Cette question de l'appartenance est également étudiée par le sociologue japonais Gotō Noriaki (後藤範章), professeur à l'université Nihon et spécialiste de sociologie urbaine, régionale et visuelle. Ses recherches sur Tōkyō s'appuient notamment sur l'observation de terrain et sur la manière dont différents groupes investissent les espaces urbains. L'université Nihon a consacré un travail aux personnes qui se retrouvent au Tōyoko, présenté comme un espace où se mêlent liberté et contrôle. Le lieu n'est d'ailleurs pas fréquenté uniquement par les "Toyoko Kids" : d'autres personnes marginalisées y trouvent également un espace où rester, se retrouver et nouer des relations. Le Tōyoko apparaît ainsi comme un espace social particulier, qui répond aussi à un besoin très concret de présence et d'appartenance.

Pour certains jeunes, le Tōyoko devient alors un endroit où retrouver des personnes qui les comprennent et avec lesquelles ils peuvent se sentir à leur place. Mais ce refuge se trouve en plein Kabukichō, dans un quartier où ils peuvent aussi être confrontés à la drogue, à la prostitution, aux violences ou à différentes formes d'exploitation.

Comment peut-on imaginer son enfant de 12 ou 14 ans livré à lui-même dans un endroit comme celui-là ? C'est probablement l'une des questions les plus difficiles que pose le documentaire. Et il n'y a pas que les risques liés aux rencontres ou à l'exploitation. Le film évoque aussi les suicides de jeunes qui fréquentent le Tōyoko. Le témoignage d'un père est à ce titre particulièrement poignant : derrière le phénomène des "Toyoko Kids", il rappelle qu'il y a des familles, des enfants et des drames bien réels.

Ce qui m'a frappé, c'est justement le contraste entre l'image très animée de Kabukichō et ce que l'on découvre derrière les néons. Quelques mètres peuvent séparer les rues bondées, les écrans géants et les bars de situations personnelles extrêmement difficiles. Le Tōyoko n'est donc pas seulement un phénomène de société à observer de l'extérieur : pour certains parents, c'est leur enfant qu'ils voient disparaître dans cet univers.

Pour conclure, voici une vidéo de prévention de la Métropole de Tōkyō consacrée aux dangers du Tōyoko et de Kabukichō, avec Yura Neko (ゆら猫), une personnalité des réseaux sociaux.

Son message est résumé par la campagne de la métropole : « 君に知ってほしい~この街のリアル~ », que l’on peut traduire par « Je veux que tu connaisses la réalité de cette ville ». La vidéo s’adresse notamment aux jeunes et cherche à montrer que, derrière l'image attractive diffusée sur les réseaux sociaux, des dangers existent dans l'environnement du Tōyoko.

© 東京都都民安全総合対策本部 東京都都民安全総合対策本部

SOURCES

nippon.com/fr/, metro.tokyo.lg.jpbook.asahi.comn510.comnikkansports.comgikai.metro.tokyo.lg.jp

PHOTO DE COUVERTURE

L'entrée iconique de Kabukichō © Le Japon et moi - 2025

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