[SP] Last Samurai Standing : Le choléra au Japon

Dans le roman de Imamura Shōgo (今村昌弘), le choléra occupe une place centrale dans le récit : il affecte directement le héros et la fillette qui l’accompagne, illustrant les conséquences dramatiques des épidémies sur la vie quotidienne. Si l’œuvre est une fiction, elle s’appuie sur un contexte historique réel : au XIXᵉ siècle, le Japon a été frappé par de multiples vagues de choléra, qui ont bouleversé la société et stimulé l’émergence de la santé publique moderne.

Le choléra, appelé Korori (虎狼狸) au Japon, est une maladie infectieuse aiguë causée par la bactérie Vibrio cholerae. Il reste un exemple historique marquant des défis sanitaires rencontrés lors de la transition du pays vers la modernité.

Celui-ci, relativement protégé des épidémies durant sa longue période de fermeture, se trouve brutalement exposé aux maladies infectieuses aiguës comme le choléra dès son ouverture forcée en 1853. Toutefois, le choléra, dont le développement en Occident est lié à la navigation internationale, fait sa première apparition notée en 1822 (fin de la première pandémie mondiale) dans l'ouest (Okinawa, Kyūshū). La grande flambée a lieu en 1858 (fin de la troisième pandémie) et est perçue par certains comme un châtiment des Kami pour avoir ouvert le pays aux étrangers.

Congestion de cercueils des victimes du choléra devant le crématorium, illustration de l’ouvrage "L’épidémie de Korori de Ansei" (© Archives Nationales Japonaises)

L'épidémie de 1858 est apportée ironiquement par le même navire américain à Nagasaki qui avait imposé l'ouverture du pays. Elle fait des ravages, avec un chiffre effrayant, selon l'article de Philippe Chemouilli, de 260 000 décès pour la seule ville d'Edo (江戸), soit plus du quart de la population.

Entre 1877 et 1895, le Japon connaît plusieurs épidémies meurtrières (notamment 1877, 1879, 1882, 1886, 1895). Celles de 1879 et 1886 causent chacune plus de 100 000 décès. Le taux de mortalité, de 70 à 80 %, est très supérieur à celui observé en Europe à la même époque.

La maladie se présente immédiatement comme un problème politique international et social.

Le choléra trouble l'ordre public, ce qui pousse le gouvernement à interdire les processions religieuses. La maladie est désignée par le terme Korori, un adverbe exprimant son caractère foudroyant et brutal ("mort subite"), ou Mikka korori ("abattu en trois jours"). Les caractères chinois pour transcrire le terme comportent la graphie du tigre et du loup (虎狼), comparant la maladie à l'agression par une bête sauvage, illustrée dans l'estampe Korori Taiji (虎狼狸退治), ci-dessous, où le vinaigre de prune est indiqué comme un médicament étonnant contre le korori, représenté sous la forme d’une créature ‘‘tigre-loup-tanuki’’.

© Archives préfectorales de Tōkyō

Malgré les tentatives du gouvernement pour imposer des quarantaines, les puissances occidentales s'y opposent, invoquant la clause d'extraterritorialité stipulée dans les traités inégaux. Ce cynisme étranger joue un grand rôle dans l'extension rapide et la persistance des épidémies. L'épidémie de 1886, en particulier, est marquée par un climat d'épouvante et les interventions de la police, particulièrement coercitives, sont mal vécues par la population.

Les flambées du choléra, souvent appelé la "mère de l'hygiène" dans le contexte occidental, servent de catalyseur à la mise en place d'un système moderne de santé publique au Japon. Le nouveau concept de santé publique se distingue radicalement de l'ancien concept de Yōjō (養生) qui prévaut à l'époque d'Edo, et qui se réfère à des pratiques individuelles destinées à entretenir ou cultiver la vie. Nagayo Sensai (長与 専斎) (1838-1902), particulièrement impressionné par ce qu'il découvre des pratiques médicales modernes en Allemagne et aux Pays-Bas, traduit les termes occidentaux (public health, Gesundheitspflege) par le composé chinois Eisei (衛生). Ce terme est réinterprété par Nagayo pour signifier la "police de la vie", traduisant l'idée d'une intervention d'une autorité dans la santé des individus. Il s'agit de mettre en place un appareil de surveillance extérieure capable de tout voir et de prévoir tous les risques.

Nagayo conçoit l'hygiène comme une "religion née de la médecine", qui nécessite un contrôle de l'État sur tout ce qui menace la vie humaine, appuyé par la médecine, la police et l'administration. Il insiste à la fois sur la nécessité d'un appareil de contrôle d'État et sur l'effort éducatif des masses.

© Wikicommons

Son successeur, Gotō Shinpei (後藤 新平) (1857-1929) renforce l'idée de police sanitaire. Dans son ouvrage Kokkaeiseigenri ("Principes d'une hygiène d'État"), il expose ses conceptions inspirées du darwinisme social et des visions organiques de l'État. Selon Gotō, l'État (la forme la plus achevée du vivant) est au-dessus des individus, qui en sont les "molécules" (bunshi). L'hygiène garantit la santé de l'État, et il est permis de limiter les libertés individuelles dans ce but. Il s'inspire ainsi du modèle centralisé allemand (Bismarck) pour la police sanitaire, tout en accordant une place importante aux organismes sanitaires autonomes au niveau des collectivités locales, empruntés au modèle anglais (Public Health Act).

Les efforts de modernisation de l'hygiène se manifestent par des mesures pratiques et institutionnelles. Les premières directives du shogunat sont traduites du hollandais (l'ouvrage Eisei zensho - 衛生全書) et publiées sous le titre Eki-doku yobō setsu (疫毒予防説). Elles recommandent l'aération, la propreté, l'exercice modéré et une alimentation modeste.

Après la compréhension du rôle de la transmission par l'eau, les mesures deviennent plus spécifiques. Elles exigent d'éviter l'eau des puits, de ne pas consommer d'aliments crus ou avariés, et d'assurer le nettoyage et la désinfection au phénol des égouts et toilettes. Ces mesures sont détaillées dans le Mémorandum pour la prévention du Choléra (1877) d'Ōkubo Toshimichi (大久保利通). La médecine japonaise se concentre ainsi principalement sur l'hygiène publique et l'assainissement pour prévenir la propagation.

Petit spoil : contrairement à ce qu'on peut lire dans le roman, le Traitement de Réhydratation Orale (SRO), sous sa forme efficace d'eau, sel et sucre, est une découverte de la médecine moderne. Son application et sa mise en place à grande échelle pour le traitement du choléra datent des années 1960, notamment en Asie du Sud, à la suite des travaux de chercheurs, comme Nalin et Cash. Les médecins du XIXe siècle, qui ne comprennent pas encore complètement l'étiologie ni le mécanisme exact de la mort par déshydratation, ne disposent pas de cette solution simple et vitale.

La politique de santé de l'ère Meiji révèle donc des contradictions claires : elle se concentre sur les maladies infectieuses aiguës (comme le choléra) qui perturbent l'ordre social, au détriment des maladies chroniques et de l'amélioration des conditions de vie. De plus, les propositions d'aide sociale de Gotō Shinpei (fonds d'assistance aux pauvres et assurance maladie) n'aboutissent pas immédiatement, la majorité des ressources étant allouées aux dépenses militaires. Le développement de la santé publique au Japon est ainsi marqué par une tension permanente entre la nécessité de mesures coercitives (la police sanitaire) visant la force de l'État et l'idée de bien-être et de droit des individus à la santé.

Ce n'est qu'au XXe siècle que cette tension commence à se résoudre. Après 1895, l'épidémie de choléra recule nettement grâce aux systèmes de drainage mis en place et, surtout, à la liberté qu'acquiert le Japon d'instaurer des quarantaines efficaces après la révision des traités inégaux. L'État passe alors progressivement de la seule lutte contre l'urgence à l'élaboration d'une véritable médecine sociale. Les idées de prévoyance sociale et d'assistance, autrefois rejetées, trouvent enfin une traduction institutionnelle : un embryon de législation d’assurance maladie voit le jour en 1927. Le système de santé publique hérité du traumatisme du Korori se transforme, évoluant d'un instrument de surveillance étatique pur vers un modèle intégrant les prémices d'une protection sociale plus étendue.

© France 24

POUR ALLER PLUS LOIN

Le choléra se transmet par voie oro-fécale. Dit autrement, la bactérie Vibrio cholerae passe des excréments d’une personne infectée à la bouche d’une autre, par l’intermédiaire de l’eau ou des aliments. Rien de mystérieux, mais un enchaînement redoutablement efficace quand l’hygiène collective fait défaut. Le vecteur principal est l’eau contaminée. Lorsque les eaux usées se mélangent aux sources d’eau potable — puits, rivières, canaux — la bactérie circule librement. C’est le cœur du problème dans les sociétés urbaines du XIXᵉ siècle, au Japon comme ailleurs : forte densité humaine, absence d’égouts efficaces, et eau bue sans traitement.

La transmission se fait aussi par les aliments. Les produits lavés avec de l’eau contaminée, les fruits de mer crus ou insuffisamment cuits (en particulier les coquillages filtrants), et les aliments manipulés par une personne infectée peuvent devenir des vecteurs. Vibrio cholerae aime les milieux aquatiques et saumâtres, ce qui explique son lien fréquent avec les ports et les zones littorales.

Le contact direct entre personnes n’est pas, en soi, un mode de transmission efficace. Le choléra ne se propage ni par l’air, ni par la toux, ni par simple proximité. En revanche, des mains souillées, une vaisselle mal lavée ou des latrines mal entretenues réintroduisent la bactérie dans la chaîne alimentaire.

Une particularité trompeuse du choléra est que de nombreuses personnes infectées présentent peu ou pas de symptômes, tout en excrétant la bactérie. Cela favorise une diffusion silencieuse, surtout en l’absence de mesures d’hygiène strictes.

Historiquement, l’erreur majeure — au Japon comme en Europe — a été de chercher la cause du choléra dans l’air corrompu, les miasmes ou la colère divine. Ce n’est qu’avec la compréhension progressive du rôle de l’eau contaminée, à la fin du XIXᵉ siècle, que la lutte devient réellement efficace : assainissement, égouts, contrôle de l’eau potable. Le choléra n’est pas vaincu par la morale ou la prière, mais par la plomberie et la microbiologie — une leçon de modernité brutale et durable.

SOURCES

medecinesciences.orgnippon.com/fr, universalis-edu.compaho.org/fr

VISUEL DE COUVERTURE

© Archives préfectorales de Tōkyō

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