Le Jūrakudai (聚楽第) occupe une place singulière dans l’histoire architecturale et politique du Japon. Construit entre 1586 et 1587 sur ordre de Toyotomi Hideyoshi (豊臣秀吉), ce palais fortifié sert de symbole à l’unification du pays et à l’affirmation de son autorité en tant que Kanpaku (関白).
Après avoir obtenu le titre de kanpaku (régent impérial), Hideyoshi souhaite disposer d'une résidence à la hauteur de son statut. Contrairement à son prédécesseur Oda Nobunaga, qui avait fait du château d'Azuchi le symbole de son autorité, Hideyoshi choisit de s'installer au cœur même de Kyōto.
L’emplacement choisi, au nord-ouest du Kyōto impérial, correspond à une zone adjacente à l’ancien site du palais Heian, un choix hautement symbolique visant à restaurer la grandeur de la capitale après les destructions liées à la guerre d’Ōnin. Le complexe se distingue par une grandeur exceptionnelle, s’étendant sur une superficie immense, protégée par de larges douves et des murailles en pierre massives. Le palais principal, structuré selon le style shoin-zukuri, est une démonstration de puissance absolue, richement orné de dorures éclatantes et de peintures murales raffinées, témoignage de l’esthétique somptueuse de l’époque Momoyama. À l'intérieur, les visiteurs, dont l'Empereur Go-Yōzei (後陽成天皇) qui y est accueilli en 1588, découvraient une succession de salles richement décorées et des jardins paysagers sophistiqués.
En 1591, Hideyoshi abandonne sa fonction de kanpaku au profit de son neveu Toyotomi Hidetsugu (豊臣秀次), qui s'installe alors au Jūrakudai. Mais la naissance de Toyotomi Hideyori (豊臣秀頼) bouleverse la succession. Les relations entre Hideyoshi et Hidetsugu se dégradent rapidement. En 1595, Hidetsugu est contraint au seppuku sur le mont Kōya (高野山).
Peu après, Hideyoshi ordonne le démantèlement du Jūrakudai. Les structures, les matériaux et les décorations sont en grande partie transférés vers le château de Fushimi (伏見城), dont je parlerai dans un article et, vraissemblablement, vers d'autres monuments de Kyōto. Parmi les éléments traditionnellement associés au palais figurent le Hiun-kaku (飛雲閣) du Nishi Hongan-ji (西本願寺), le Karamon (唐門) du Daitoku-ji (大徳寺) ou encore une porte du Myōkaku-ji (妙覚寺). Mais j'y reviens plus bas.
Le palais a totalement disparu. Il ne reste aujourd'hui que des stèles et des panneaux explicatifs situés au niveau des douves orientales et occidentales, ainsi que des portes et un pavillon semble-t-il déplacés, j'en reparle plus bas. Les rares éléments comme les murs en pierre qui ont été détectés ont été remblayés et ne sont plus visibles.
À la place, des stèles commémoratives de "L’emplacement du site du Jūrakudai" ont été érigées à deux endroits : à l'angle nord-ouest de Nakadachiuri-dōri et Ōmiya (emplacement de la douve orientale du Honmaru) et à l'angle sud-ouest de Nakadachiuri-dōri et Uramon (emplacement de la douve occidentale du Honmaru).
En 1992, lors des travaux de reconstruction de l'Office public de placement de Nishijin, situé au sud de l'intersection Ōmiya-dōri et Nakadachiuri-dōri, les vestiges de la douve orientale du Honmaru ont été détectés, et environ 600 tuiles à feuilles d'or ont été mises au jour. Comme elles étaient accumulées en couches, comme si elles avaient été jetées depuis le Honmaru, on pense qu'il s'agissait des tuiles qui recouvraient les bâtiments du Honmaru. Les objets excavés ont été désignés Bien culturel important du Japon en 2002 et sont conservés au Centre de recherche sur les biens culturels enfouis de la préfecture de Kyōto.
En 1997, lors de travaux de construction d'un immeuble au nord d'Ichijō-dōri et Matsuya-chō, deux rangées de pierres de fondation s'étendant d'est en ouest ont été détectées. Ces rangées de pierres sont considérées, d'après des documents comme le paravent Kyōto-zu Byōbu (京都図屏風), comme faisant partie des murs en pierre du côté sud de la douve nord du Kita-no-maru. Elles ont été remblayées depuis.
En 2012, lors des travaux de reconstruction du logement de service de la police préfectorale de Kyōto à Nishijin (côté est, au sud de Chie-kō-dōri et Chōjamachi), la base des murs en pierre du côté nord de la douve sud du Honmaru (environ 32 mètres d'est en ouest) a été détectée. Elles ont également été remblayées.
En 2023, le service de protection du patrimoine culturel de la ville a mené des fouilles sur une surface de 130 mètres carrés dans le cadre d'un projet de construction d'immeuble d'habitation. Ces fouilles ont permis de mettre au jour de nombreux fragments de tuiles provenant des vestiges du fossé est-ouest qui marquait la limite nord de la province. Les vestiges d'un fossé de 1,5 mètre de large et 1 mètre de profondeur, datant de l'époque Sengoku et traversant le centre de la zone étudiée, ont également été identifiés. Ces fouilles archéologiques ont permis d'apporter un éclairage nouveau sur la structure du Jūrakudai. Ces découvertes confirment l'existence de fortifications massives, notamment par la mise au jour de sections de douves et de fondations de murs en terre qui témoignent de la nature hautement sophistiquée et défensive de ce complexe.
En ce qui concerne les édififices déplacés, certains doutes subsistent. Ainsi, le Kara-mon (唐門) du Daitoku-ji (大徳寺) serait en réalité la porte d'honneur (onari-mon - 御成門) de l'ancienne résidence de Murakami Suō-no-kami Yorikatsu (村上周防守頼勝).
Pour le Hiun-kaku (飛雲閣) du Nishi-Hongan-ji (西本願寺), les avis des spécialistes divergent : tandis que l'historien de l'architecture Miyakami Shigetaka (宮上茂隆) le considérait comme un vestige du Jūrakudai, Okamura Yoshifumi (岡村喜史), chercheur à l'Institut de recherche sur l'histoire du Hongan-ji, estime pour sa part qu'il a été construit durant l'époque d'Edo.
Concernant le Rinshun-kaku (臨春閣) du Sankeien (三渓園), il était autrefois qualifié de "Palais Momoyama" et transmis comme étant la résidence de Yodo-dono (淀殿) au sein du Jūrakudai. Toutefois, les travaux de démontage et de réparation menés par Fujioka Michio (藤岡道夫) entre 1955 et 1958 ont formellement révélé qu'il s'agissait d'une construction sans aucun rapport avec celui-ci.
Des éléments autrefois considérés comme des vestiges du palais, tels que le puits "Tsuyu-no-i" (梅雨の井) et la zone autour du temple Shōrin-ji (松林寺), sont désormais interprétés par l'archéologie moderne comme d'anciennes zones d'extraction de "terre de Jūraku" (聚楽土) utilisée pour le mortier.
Mais la mémoire du site subsiste dans la ville à travers les noms de lieux :
Le Dai-mon (大門) du temple Myōkaku-ji (妙覚寺), l'entrée du Myōtō-in (播桃院) au sein du Myōshin-ji (妙心寺) et la porte principale du temple Jōnen-ji (常念寺) à Hagi, dans la préfecture de Yamaguchi, semblent à ce jour avoir effectivement été transférés depuis le palais.
Des stèles et des panneaux...
Depuis la gare de Kyōto, prendre la ligne de métro Karasuma jusqu’à la station Imadegawa, puis marcher vers le sud-ouest en direction du site supposé du palais.
Adresse : 602-8412 Kyōto, Kamigyō-ku, zone située entre les rues Ichijō, Nishi-horikawa, Nakadachiuri et Ōmiya.
Horaires : Accès libre en tout temps.
Tarif adulte : Gratuit.
Temps de visite moyen : Environ 1 heure pour une déambulation historique à la recherche des marqueurs de pierre et des sites ayant récupéré des éléments du palais, comme le Myōkaku-ji.
(1) Sur le Jūrakudai-zu Byōbu (聚楽第図屏風), un paravent pliant, un donjon s'élève sur quatre niveaux ou plus. Alors que les murs des châteaux de l'époque Azuchi-Momoyama, comme ceux d'Azuchi ou d'Ōsaka, sont des murs noirs recouverts de laque noire, ceux représentés sur ce paravent sont blancs. En bas à gauche du donjon, un puits est également représenté ; il était considéré comme étant le "Tsuyu-no-i". La magnificence du donjon et les cerisiers en fleurs dépeints dans cette œuvre évoquent la gloire et la prospérité de Toyotomi Hideyoshi à son apogée.
Bien que l'auteur soit inconnu, on considère que l'œuvre a été peinte à la même époque que la construction du Jūrakudai. Au-delà de sa valeur artistique, ce paravent constitue un document précieux relatant l'apparence du Jūrakudai et de ses environs à cette époque.
wikipedia.org, japanesewiki.com, samuraihistoryculture.substack.com, jcastle.info
Partie du paravent Jūrakudai-zu Byōbu (conservé au Musée d'art commémoratif Mitsui). Jūrakudai-zu Byōbu, un paravent à six panneaux, époque Momoyama, XVIe siècle © Wikipedia.org
HORS MENTION CONTRAIRE, LES PHOTOS DE CET ARTICLE ONT ÉTÉ PRISES PAR DOMINIQUE POUR LE JAPON ET MOI