Comment le Japon a facilité des services sexuels aux occupants alliés

Il y a des fois où il ne faut pas lire les infos… En faisant ma petite revue de presse, je suis tombé sur un article de Japan Today (reprenant celui de Kyodo News) qui, il faut bien l’avouer, m’a donné envie de vomir. Vous connaissez les "femmes de réconfort" utilisées par l’armée japonaise ? Ce qui est décrit ci-dessous est du même acabit…

Le trafic de femmes à des fins sexuelles forcées est malheureusement un crime ancien. Mais saviez-vous que les États-Unis ont également été impliqués dans de tels actes immédiatement après la Seconde Guerre mondiale au Japon ?

C'est un fait connu, mais trop souvent passé sous silence...

Déjà, en 2007, Eric Talmadge, dans un article pour l’Associated Press, écrivait : "Une analyse des documents et archives historiques montre que les autorités américaines ont permis le fonctionnement du système officiel de bordels, malgré des rapports internes indiquant que des femmes étaient contraintes à la prostitution. Les Américains avaient également connaissance du traitement atroce infligé par le Japon aux femmes dans les pays d’Asie qu’il avait conquis pendant la guerre."

Toujours selon AP, dans les jours suivant la reddition du Japon, la préfecture de police d’Ibaraki et la Kempeitai (police militaire japonaise responsable de la prostitution forcée pendant la guerre) ont mis en place de nombreuses stations de confort pour les soldats américains, sur ordre du ministère japonais de l’Intérieur dès le 18 août 1945. Un bordel, le Yasu-ura House à Kanagawa, a été rapidement ouvert par la Kempeitai et l'Association pour les loisirs et l'amusement (特殊慰安施設協会) ou RAA avec des fonds gouvernementaux. D’autres établissements ont suivi très vite. En septembre, le système fut étendu pour couvrir l'ensemble du pays...

Le slogan de ladite association était : "Pour le pays, un brise-lame sexuel pour protéger les femmes japonaises" (お国のために日本女性を守る性の防波堤). Cela veut tout dire...

En effet, selon le site Wunrn (pour Women's UN Report Network), dès l’arrivée massive des soldats américains, la RAA a dû recourir à la force et la coercition pour fournir suffisamment de femmes, certaines bordels dépassant rapidement leur capacité initiale, jusqu’à 600 hommes faisant la queue. Le but officiel : protéger les "bonnes" femmes japonaises des envahisseurs en concentrant les soldats dans des bordels contrôlés.

Dans cet article, on peut également lire : "Le 30 août 1945, lors du débarquement de la Marine américaine à Yokosuka, le commandant L.T. Malone a fixé les règles pour les militaires. La station de confort était déjà en place, organisée par le ministère de l’Intérieur de Tokyo.

Le 6 décembre 1945, le lieutenant-colonel Hugh McDonald, officier supérieur de la division santé et bien-être du quartier général américain, écrit que les jeunes filles étaient contraintes par la misère de leurs parents, et parfois « volontaires » pour aider leur famille, mais que la pratique de l’asservissement des filles existait encore dans les zones urbaines.

Les recruteurs étaient activement aidés par la police militaire et locale pour garantir que les filles "acceptent" de participer. Il est indiscutable que ces femmes ont été forcées, trompées, contraintes et enlevées pour fournir des services sexuels à l’armée japonaise, selon le rapport de 1994 de la Commission internationale des juristes."

Le document de la police de Tsugawa, récemment publié, apporte une preuve administrative locale et officielle : il confirme que ces stations n’étaient pas improvisées, mais planifiées et encadrées par le gouvernement et la police, avec des directives précises sur le recrutement et l’organisation des femmes. Il confirme également que les stations étaient opérationnelles dès l’arrivée des premières troupes américaines.

Ces femmes étaient souvent présentées comme des "volontaires patriotiques", alors que de nombreuses preuves montrent qu’elles ont été contraintes ou manipulées. Le document précise que les services étaient organisés sous l’égide de la RAA, chargée par le gouvernement de contrôler les activités liées à la prostitution durant l’occupation. L’objectif affiché : "protéger" la population japonaise en dirigeant les soldats alliés vers des établissements spécifiques, tout en prétendant préserver la "pureté" des femmes japonaises.

Cette révélation soulève des questions profondes sur le rôle actif du gouvernement japonais et les conditions de vie de ces femmes. Elle met aussi en lumière les complicités implicites des forces alliées, notamment américaines, dans la gestion cynique de cette situation post-guerre.

Alors que ce document éclaire une période sombre de l’histoire japonaise, il souligne l’importance de reconnaître et nommer ces abus, et de réfléchir aux droits des femmes et aux violences institutionnalisées dans les contextes de guerre et d’occupation.

Fujime Yuki, professeur émérite de l'université d'Osaka, lit le document détaillant les conditions de création d'"installations de confort" à Niigata, le 29 juillet 2025. (Kyodo news)

Pour moi, cette histoire soulève une également question écrasante : comment les forces alliées ont-elles pu accepter un tel système, planifié et imposé par le gouvernement japonais ? Comme dit en intro, la situation rappelle celle des "femmes de réconfort", mais cette fois-ci avec des Japonaises contraintes dans leur propre pays, et avec la complicité implicite des occupants.

Même si certaines panpan (cf. ci-dessous) pouvaient exercer une autonomie limitée, elles évoluaient dans un système imposé et contrôlé par l’État, tandis que les autorités américaines — bien conscientes des conditions — acceptaient et encourageaient ce fonctionnement jusqu’au printemps 1946, date de fermeture du programme par le général Douglas MacArthur. Wikipedia indique que cette interdiction est traditionnellement attribuée à la première dame, Eleanor Roosevelt.

On touche le fond : un gouvernement qui exploite ses citoyennes, des forces alliées qui ferment les yeux, et des femmes prises au piège d’une logique cynique et déshumanisante. C’est une page honteuse, indélébile, de l’histoire japonaise, que l’on doit nommer et reconnaître pour ce qu’elle est : injustifiable, scandaleuse et profondément révoltante.

POUR ALLER PLUS LOIN

Le livre de Sarah Kovner, Occupying Power: Sex Workers and Servicemen in Postwar Japan (Stanford University Press, 2012), offre une analyse détaillée et nuancée de la réalité des travailleuses du sexe pendant l’occupation alliée au Japon. Hajimu Masuda (National University of Singapore) en a publié une critique sur H-War en novembre 2014, soulignant l’originalité de l’approche de Kovner, qui combine études de genre, histoire sociale et analyses des relations internationales.

Kovner déconstruit deux idées reçues : d’une part, que les occupés subissaient un pouvoir absolu des Alliés ; d’autre part, que les panpan — travailleuses du sexe souvent désignées comme "geisha girls" — étaient de simples victimes passives. L’auteure montre que, bien que beaucoup de femmes n’aient pas choisi cette voie de façon volontaire, elles ont parfois négocié leurs relations avec les militaires et exercé une forme d’autonomie, dans un marché sexuel dérégulé mais structuré par l’occupation. Elle analyse également les effets de la suppression des licences de prostitution par les autorités alliées, qui a paradoxalement favorisé le développement d’un marché plus libre et complexe.

Le document de Tsugawa, daté de septembre 1945, complète cette analyse en offrant une preuve officielle de la planification gouvernementale : le gouvernement japonais et la police ont organisé des services sexuels pour les militaires alliés, orchestrant le recrutement et le contrôle des femmes. Ce document montre la collaboration et la complicité locale, illustrant que le phénomène ne relevait pas simplement de l’initiative privée ou de la pauvreté, mais d’une politique d’État visant à encadrer et instrumentaliser les femmes.

En croisant le livre de Kovner et le document de Tsugawa, on obtient un tableau complet de l’après-guerre : un gouvernement impliqué dans l’exploitation, des forces alliées acceptant tacitement ces pratiques, et des femmes dont l’autonomie relative coexiste avec une réalité de contrainte et d’instrumentalisation. Cette combinaison de sources fait ressortir la complexité et l’ambiguïté morale de l’occupation américaine au Japon, tout en révélant une dimension profondément honteuse de l’histoire nationale.

SOURCES

Kyodo news via japantoday.com, wunrn.comen.wikipedia.org

PHOTO D'ILLUSTRATION

L'un des centres de prostitution de l'association © Wikipedia.org

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